Je viens de relire nos écrits depuis tant d'année et des réflexions de haut niveau que nous avions avec les pionniers du PTC (que je salue) à HybridLife. Comme je l'écrivais plus haut, je savais très tôt que l'on courrait à toucher le fond (mes parents me laissaient regarder les reportages de Cousteau et tant d'autres après) mais comme on dit dans un proverbe du Maghreb, "si tu touches le fond, tu peux encore creuser".
Il y a pourtant une brindille d'espoir et les pionners ici ne sauront me démentir.
Comment tout cela fonctionne ? Quelles sont les possibilités ?
Pourquoi une telle photo nous interpelle ?
1. Le trou intention-action
Il existe un "trou" un "saut" psychologique entre "je veux réduire mon empreinte carbone" et je me mets en action. Ce saut dépend de l'environnement et du niveau de friction face à l'action (effort à fournir, temps, coût). Des modèles de la motivation, dont la théorie des attentes, éclairent une partie du mécanisme ; les habitudes, les normes et les contraintes matérielles comptent aussi.
Comment peut-on y remédier ?
En cherchant moins à convaincre (ça peut aider tout de même d'un point de vue informationnel ou mobilisateur) et plutôt en modifiant l'environnement (au sens psychologique) pour que le comportement souhaité soit plus simple que le comportement par défaut sans supprimer la possibilité de choisir autrement. Exemples : option végétarienne automatique en cantine ou au restaurant, suppression des sacs plastique.
2. Le déficit informationnel
Souvent mis en avant de partout, "on manque d'infos". Croire que le manque d’information est la cause principale de l’inaction est souvent une erreur (et la phrase que l'on entend souvent "on doit faire preuve de plus de pédagogie encore"). La science a montré qu'ajouter des données ne provoque pas de changement de comportement massif.
C'est un des
"fails" des approches écologiques mais dans d'autres domaines aussi (transformation digitale et IA que je connais très bien par exemple).
Comment peut-on y remédier ?
Ce que je constate en accompagnant des collectifs, c'est qu'on gaspille beaucoup à renégocier des normes ou règles en passant l'individuel. Ce qui marche, c'est de passer par le collectif. Dans mon voisinage, j'ai expérimenté et les règles se diffusent plus facilement quand on la diffuse dans les collectifs. Bref, il faut éviter de chercher un déclic individuel.
3. La surresponsabilisation individuelle
Elle existe dans les entreprises ou la société et l'idée est de faire peser à celui qui est en bout de chaîne, la charge morale. Par exemple, le tri, le recyclage. De fait, les acteurs qui produisent s'en lavent les mains et se déresponsabilisent sur les textes ou les consommateurs. L'exemple récent de la filière de la consigne en est un exemple. Bien-sûr, tout cela n'enlève pas la responsabilité individuelle.
Comment peut-on y remédier ?
Ici il faut déplacer la cible. Attention, ça ne veut pas dire que cela fonctionne, on l'a vu avec la loi Duplomb ou d'autres textes de ce type. Il faut concentrer l'effort de persuasion et donc de pression sur les nœuds du système qui sont souvent les mêmes : politiques, dirigeants d'entreprise ... là où une seule décision impacte le plus grand nombre.
4. La dissonance cognitive et ses rationalisations
Un sujet que j'adore en psychologie. Le cerveau peut faire face à des contradictions ou des incohérences entre les idées et les actes.
Pour cela, notre cerveau va chercher à mettre de la cohérence en modifiant les croyances. Les croyances se sont des idées, des pensées que l'on a sur le monde et que l'on tente de vérifier en permanence : "les politiques tous pareils", "il faut travailler dur pour réussir", "les migrants tous des fainéants ...", "personne ne me dicte ma conduite dans ce monde" ...
On va donc tenter de rationaliser cette dissonance : "la faute à la Chine", "la faute aux agriculteurs", "la faute aux écolos" etc ...
Comment peut-on y remédier ?
C'est important de laisser une porte de sortie cognitive à des croyances fortes de l'interlocuteur. Je le dis souvent sur ce forum quand ça commence à piquer. Par exemple en rappelant de manière calme que l'on s'appuie sur des contraintes physiques, des ordres de grandeur et des limites vérifiables des solutions proposées (thermodynamique, limites de la captations de CO2 ou des forêts compensatoires de monoculture de pins ...). Cela invite à factualiser et créer un doute suffisant pour que la personne revérifie la croyance. Comme dit avant, convaincre ne sert à rien.
5. Asymétrie des conséquences
Malheureusement dans notre système actuel, les personnes qui prennent les décisions majeures sont souvent celles qui subissent le moins les conséquences des dérèglements ou des situations politiques si on élargit un peu.
Comment peut-on y remédier ?
J'ai souvent travaillé et pratiqué ce sujet dans ma carrière. Pour faire bouger un décideur, il faut lui mettre en face quelque chose qui compte fort et très vite, donc des choses de l'ordre du coût immédiat (juridique, réputationnel, financier) s'il n'agit pas. L'idée est de rendre son inaction très lourde à porter, plus lourde que le changement attendu.
6. Le récit
La gestalt et la systémie m'ont appris quelque chose de fort : le récit et la ponctuation du récit.
L'esprit humain structure le réel par des histoires. Tout le monde est fasciné par les histoires. Les propagandes historiques en sont des exemples plutôt négatifs mais ils existent aussi des récits positifs comme les créateurs de la Prius ou Musk avec Tesla ou SpaceX.
Au quotidien et plus proche de nous, un leader peut aussi vous embarquer dans sa vision d'une association vertueuse et qui réalise une mission fondamentale pour l'humanité.
Globalement, les chiffres abstraits sur 2050 ou +4 °C échouent à mobiliser parce qu'ils dépassent notre capacité de représentation. Nous avons plus de difficulté à nous représenter émotionnellement les phénomènes lointains, abstraits, graduels et systémiques. Nous avons une représentation cognitive très locale du monde by design : forêt, savane, ile, quartier, petit village ...
Les récits fondés principalement sur les ordres de grandeur (Jancovici ou d'autres experts GIEC), même nécessaires, ne mobilisent pas toujours au même niveau tous les publics.
Comment peut-on y remédier ?
Il faut revenir à des choses plus proches de ce que le cerveau sait appréhender en termes de récits.
Il faut donc partir de faits déjà présents et ancrés dans le quotidien de l'interlocuteur : le cours d'eau local va s'assécher, la chaleur dans le quartier ... Pas des prophéties d'un futur apocalyptique, collapsique ou dystopique.
Un récit, c'est comme une pièce de théâtre : des acteurs et des unités d'action, de temps et de lieu.
7. Les zones d’influence : sortir de l’impuissance
La Gestalt m’a appris que nous nous épuisons souvent à vouloir agir sur ce qui nous échappe. Je le vois aussi auprès de mes clients.
Face aux crises climatiques, politiques ou industrielles, il faut distinguer :
- Ce qui dépend directement de nous : notre corps, nos actes, nos choix, ce que nous disons.
- Ce que nous pouvons influencer : des très proches, une équipe, un voisinage, une entreprise, une association, des élus locaux.
- Ce qui nous préoccupe mais nous dépasse largement et que nous ne pouvons influencer : géopolitique, multinationales, décisions nationales ou état global du climat.
Comment peut-on y remédier ?
Au lieu de se demander : « Que puis-je faire seul contre cela ? », une question plus utile est : « Où puis-je exercer une influence concrète, avec qui et sur quoi ? »
L’action individuelle retrouve du sens, non comme un geste de pureté morale, mais comme un point de départ qui s'inscrit dans un collectif.
Si je demande à l'IA de me faire un tableau récapitulatif de mon message précédent ça ressemble à ça :
| Approche classique (peu efficace) | Approche basée sur la psychologie cognitive |
| Informer : Publier des rapports et des chiffres alarmants. | Faciliter : Supprimer la friction matérielle et rendre l'action écologique évidente. |
| Culpabiliser : Pointer du doigt les choix individuels. | Cibler le système : Modifier les normes sociales et les réglementations. |
| Promettre la technologie : Parier sur des innovations futures incertaines. | Rappel du réel : Travailler avec les contraintes physiques et les données actuelles. |
| Prophétiser : Parler de la fin du monde à long terme. | Ancrer : Montrer ce qui a déjà changé sur le territoire immédiat. |
| S’épuiser : Se sentir seul face à des problèmes mondiaux et chercher à tout porter. | Situer son action : Distinguer ce que l’on contrôle, ce que l’on peut influencer avec d’autres et ce qui relève de la préoccupation. |
J'espère que cela pourra vous aider si vous souhaitez reprendre la main sur ces drames systémiques et anthropiques auprès de votre entourage et inciter plus de monde à faire quelque chose à son niveau.
En cela, c'est ma contribution.